Cordyceps sinensis (Berk.) Sacc., connu sous le nom chinois de Dong Chong Xia Cao (冬虫夏草, « ver d’hiver, herbe d’été »), représente l’un des champignons médicinaux les plus précieux et fascinants de la pharmacopée traditionnelle tibétaine et chinoise. Ce champignon entomopathogène, qui parasite les larves de chenilles sur les hauts plateaux himalayens, est utilisé depuis plus de mille ans pour renforcer le Qi des Reins et des Poumons, améliorer la vitalité et prolonger la longévité. Cet article examine les aspects biologiques uniques de C. sinensis, sa composition biochimique, ses propriétés pharmacologiques validées scientifiquement, ainsi que les enjeux écologiques et économiques liés à sa raréfaction croissante.
Introduction
Cordyceps sinensis occupe une place unique à l’intersection du monde végétal et animal, incarnant la complexité des interactions biologiques dans les écosystèmes de haute altitude. Ce champignon parasite se développe en infectant les larves de papillons de nuit du genre Thitarodes (Hepialidae), momifiant leur corps avant de produire un stroma fructifère qui émerge du sol au printemps, d’où son nom poétique de « ver d’hiver, herbe d’été ».
Endémique des prairies alpines du plateau tibétain, entre 3000 et 5000 mètres d’altitude, C. sinensis a été documenté pour la première fois dans les textes médicaux tibétains au 15e siècle, puis intégré à la médecine traditionnelle chinoise. Sa rareté naturelle, combinée à une demande explosive sur les marchés asiatiques, en a fait l’une des matières biologiques les plus chères au monde, atteignant parfois plus de 100 000 dollars le kilogramme pour les spécimens de qualité supérieure.
Biologie et écologie
Cycle de vie complexe
Le cycle de vie de Cordyceps sinensis représente un exemple remarquable de parasitisme fongique hautement spécialisé. Les ascospores du champignon infectent les larves de chenilles Thitarodes dans le sol pendant l’été et l’automne. Le mycélium envahit progressivement le corps de l’hôte, consommant ses tissus internes tout en préservant l’exosquelette. La larve momifiée, remplie de mycélium, hiverne sous terre.
Au printemps suivant, lorsque les conditions climatiques deviennent favorables, un stroma fructifère brun-noir émerge de la tête de la larve momifiée, perçant la surface du sol. Ce stroma, mesurant de 4 à 11 centimètres, porte les périthèces contenant les asques et les ascospores, permettant la reproduction sexuée du champignon. Cette structure aérienne donne au complexe champignon-chenille son apparence caractéristique d’une « herbe » émergeant d’un « ver ».
Distribution géographique et habitat
C. sinensis est endémique des régions alpines de l’Himalaya et du plateau tibétain, principalement au Tibet, dans les provinces chinoises du Qinghai, du Sichuan, du Yunnan et du Gansu, ainsi qu’au Népal et au Bhoutan. L’espèce nécessite des conditions écologiques très spécifiques : températures basses, forte humidité, sols bien drainés riches en matière organique, et présence des espèces hôtes appropriées de Thitarodes.
Ces exigences écologiques strictes, combinées au réchauffement climatique qui affecte les écosystèmes alpins, menacent la distribution naturelle de l’espèce. Des études récentes documentent une contraction de l’aire de répartition du champignon et une diminution des populations sauvages.
Composition phytochimique
Les analyses phytochimiques ont identifié plus de 150 composés bioactifs dans C. sinensis, dont la concentration varie selon l’origine géographique, la période de récolte et les conditions environnementales.
Nucléosides et bases nucléiques
Les nucléosides représentent des marqueurs chimiques importants de C. sinensis. L’adénosine, l’uridine, la guanosine, la thymidine et la cordycépine (3′-déoxyadénosine) ont été identifiées en concentrations significatives. La cordycépine, présente à des taux de 0,1 à 0,5%, est particulièrement étudiée pour ses propriétés antivirales, anticancéreuses et immunomodulatrices. Cependant, des recherches récentes ont montré que la cordycépine est absente ou présente en traces infimes dans le C. sinensis naturel, étant principalement trouvée dans d’autres espèces de Cordyceps et dans les formes cultivées.
Polysaccharides
Les polysaccharides constituent 3 à 8% du poids sec de C. sinensis. Ces macromolécules complexes, composées principalement de glucose, mannose, galactose et arabinose, démontrent des activités immunostimulantes, antioxydantes et antitumorales robustes. Les β-glucanes, en particulier, activent les macrophages, les cellules natural killer (NK) et stimulent la production de cytokines immunorégulatrices.
Stérols et acides gras
L’ergostérol et d’autres stérols fongiques représentent environ 0,3 à 0,5% du poids sec. Ces composés présentent des activités anti-inflammatoires et contribuent aux effets immunomodulateurs. C. sinensis contient également des acides gras polyinsaturés, notamment l’acide linoléique et l’acide α-linolénique, importants pour la santé cardiovasculaire.
Autres composants bioactifs
Le champignon contient de la D-mannitol (cordycépine acid, 7-20% du poids sec), utilisé comme marqueur de qualité, ainsi que divers peptides et protéines bioactives, des alcaloïdes, des phénols et des oligoéléments (sélénium, zinc, fer, manganèse). La présence de superoxyde dismutase (SOD) fongique contribue aux propriétés antioxydantes.
Propriétés pharmacologiques
Effets immunomodulateurs
Cordyceps sinensis exerce des effets immunomodulateurs complexes et bidirectionnels. In vitro, les polysaccharides de Cordyceps stimulent la prolifération des lymphocytes T et B, activent les macrophages et augmentent l’activité cytotoxique des cellules NK. Des études chez l’animal ont démontré que les extraits de C. sinensis augmentent la production d’immunoglobulines, d’interleukines (IL-2, IL-10) et d’interféron-gamma.
Une étude menée par Liu et collaborateurs a montré que l’administration de polysaccharides de Cordyceps à des souris immunosupprimées par cyclophosphamide restaure significativement la fonction immunitaire, augmentant le nombre de leucocytes, l’indice thymique et splénique, et l’activité phagocytaire des macrophages. Ces effets immunostimulants sont médiés par l’activation de la voie TLR4-NF-κB et l’augmentation de l’expression de gènes immunorégulateurs.
Paradoxalement, dans des contextes d’hyperactivation immunitaire ou d’inflammation chronique, C. sinensis démontre des propriétés immunosuppressives et anti-inflammatoires. Le champignon réduit la production de cytokines pro-inflammatoires (TNF-α, IL-1β, IL-6) et inhibe l’activation excessive de NF-κB, suggérant un rôle immunorégulateur adaptatif.
Activités antitumorales
De nombreuses études précliniques ont documenté les propriétés anticancéreuses de C. sinensis et de ses composants isolés. Les mécanismes impliqués incluent l’inhibition directe de la prolifération cellulaire tumorale, l’induction de l’apoptose, la suppression de l’angiogenèse, la prévention de la métastase et la stimulation de l’immunité antitumorale.
La cordycépine inhibe la croissance de diverses lignées cellulaires cancéreuses in vitro, incluant les cancers du poumon, du foie, du côlon et de la leucémie. Elle induit l’arrêt du cycle cellulaire en phase G2/M et active les voies apoptotiques intrinsèques et extrinsèques. Des études sur modèles animaux ont montré que l’administration de cordycépine réduit la croissance tumorale et prolonge la survie, avec des effets synergiques lorsqu’elle est combinée à la chimiothérapie conventionnelle.
Les polysaccharides de Cordyceps exercent principalement des effets antitumoraux indirects via l’immunostimulation. Ils augmentent l’activité cytotoxique des lymphocytes T CD8+ et des cellules NK contre les cellules tumorales, et stimulent la production d’IL-2 et d’interféron-gamma, cytokines cruciales pour l’immunité antitumorale.
Effets sur la fonction rénale
L’usage traditionnel de C. sinensis pour tonifier les Reins trouve une validation scientifique dans ses effets néphroprotecteurs documentés. Des études cliniques et précliniques ont démontré que le champignon améliore la fonction rénale dans diverses néphropathies chroniques.
Une méta-analyse de 22 essais cliniques randomisés incluant 1746 patients atteints d’insuffisance rénale chronique a révélé que les préparations à base de C. sinensis réduisent significativement la créatinine sérique, l’urée sanguine et augmentent la clairance de la créatinine comparé aux traitements conventionnels seuls. Les effets néphroprotecteurs impliquent la réduction du stress oxydatif rénal, l’inhibition de la fibrose interstitielle, la suppression de l’inflammation glomérulaire et l’amélioration de la fonction endothéliale rénale.
Dans des modèles expérimentaux de néphropathie diabétique, C. sinensis réduit la protéinurie, prévient les lésions podocytaires et atténue l’épaississement de la membrane basale glomérulaire. Ces effets sont médiés par la suppression de la voie TGF-β/Smad, centrale dans le développement de la fibrose rénale.
Amélioration de la fonction respiratoire
Conformément à son usage traditionnel pour tonifier les Poumons, C. sinensis démontre des effets bénéfiques sur la fonction respiratoire. Des essais cliniques ont évalué son efficacité dans la bronchopneumopathie chronique obstructive (BPCO), l’asthme et d’autres affections pulmonaires.
Une revue systématique analysant 15 études cliniques sur 1238 patients atteints de BPCO a conclu que C. sinensis améliore significativement les symptômes respiratoires, la tolérance à l’exercice et la qualité de vie. Les patients recevant le champignon présentaient une réduction des exacerbations aiguës et une amélioration modeste des paramètres spirométriques (VEMS, CVF).
Les mécanismes respiratoires incluent la bronchodilatation, la réduction de l’inflammation des voies aériennes, l’amélioration de l’oxygénation tissulaire et l’augmentation de la tolérance à l’hypoxie. Des études chez l’animal ont montré que C. sinensis augmente l’absorption d’oxygène et améliore l’efficacité de l’utilisation de l’oxygène au niveau cellulaire, cohérent avec les observations traditionnelles de son effet sur la vitalité et l’endurance.
Effets sur la performance physique et la fatigue
Cordyceps sinensis est traditionnellement réputé pour augmenter l’énergie, l’endurance et réduire la fatigue. Ces propriétés ont attiré l’attention internationale en 1993 lorsque plusieurs athlètes chinoises ont battu des records mondiaux, leur entraîneur attribuant ces performances en partie à la supplémentation en Cordyceps.
Des études chez l’animal ont démontré que C. sinensis augmente la capacité de nage, prolonge le temps jusqu’à l’épuisement et réduit les marqueurs biochimiques de fatigue musculaire. Les mécanismes proposés incluent l’amélioration du métabolisme énergétique cellulaire, l’augmentation de la production d’ATP, l’optimisation de l’utilisation du glucose et des lipides, et la réduction de l’accumulation d’acide lactique.
Chez l’homme, les résultats sont plus nuancés. Une étude randomisée contrôlée sur 20 volontaires sains a montré qu’une supplémentation de trois semaines en extrait de Cordyceps améliorait la VO2max de 7% et retardait le seuil lactique. Cependant, d’autres études n’ont pas trouvé d’effets significatifs sur la performance aérobie chez des athlètes entraînés, suggérant que les bénéfices peuvent être plus prononcés chez les individus sédentaires ou déconditionnés.
Activités antioxydantes et anti-âge
C. sinensis démontre de puissantes propriétés antioxydantes, cohérentes avec son usage traditionnel pour prolonger la longévité. Le champignon augmente l’activité d’enzymes antioxydantes endogènes (superoxyde dismutase, catalase, glutathion peroxydase) et réduit les marqueurs de stress oxydatif (malondialdéhyde, protéines carbonylées).
Dans des modèles animaux de vieillissement accéléré induit par la D-galactose, C. sinensis atténue le déclin cognitif, améliore la fonction mitochondriale, réduit l’inflammation chronique et prolonge la durée de vie. Ces effets anti-âge impliquent la modulation de voies de signalisation liées à la longévité, notamment AMPK, sirtuines et mTOR.
Des études suggèrent que C. sinensis exerce également des effets protecteurs contre les dommages oxydatifs à l’ADN et pourrait influencer la longueur des télomères, bien que ces mécanismes nécessitent une validation plus approfondie.
Études cliniques
Insuffisance rénale chronique
Plusieurs essais cliniques ont évalué l’efficacité de C. sinensis dans l’insuffisance rénale chronique. Une étude randomisée contrôlée menée sur 51 patients en insuffisance rénale prédialytique a comparé un traitement standard seul à un traitement standard plus C. sinensis (3 g/jour) pendant 6 mois. Le groupe recevant Cordyceps a montré une amélioration significativement supérieure de la clairance de la créatinine (augmentation de 4,6 ml/min versus diminution de 0,6 ml/min dans le groupe contrôle) et une réduction de la protéinurie.
Une méta-analyse Cochrane a examiné l’utilisation de préparations à base de Cordyceps dans la maladie rénale chronique, concluant que bien que les résultats soient prometteurs, la qualité méthodologique variable des études nécessite des essais plus rigoureux pour des recommandations définitives.
Transplantation rénale
Des recherches chinoises ont exploré l’utilisation de C. sinensis comme adjuvant immunosuppresseur chez les patients transplantés rénaux. Une étude sur 355 patients a montré que l’ajout de Cordyceps au protocole immunosuppresseur standard permettait de réduire les doses de cyclosporine tout en maintenant des taux de rejet comparables, avec moins d’infections opportunistes et d’effets indésirables rénaux.
Hépatopathies chroniques
Dans la cirrhose hépatique et l’hépatite chronique B, plusieurs études ont rapporté que C. sinensis améliore les paramètres de fonction hépatique (transaminases, bilirubine, albumine) et réduit la fibrose hépatique. Une étude sur 61 patients atteints d’hépatite B chronique a montré qu’une supplémentation de 6 mois réduisait significativement les taux d’ALT et d’AST comparé au placebo.
Syndrome de fatigue chronique
Une étude pilote randomisée sur 44 patients souffrant de fatigue chronique a évalué l’efficacité d’un extrait de Cordyceps (3 g/jour pendant 8 semaines). Le groupe traité a rapporté une amélioration significative des scores de fatigue, de vitalité et de qualité de vie, sans effets indésirables notables.
Dyslipidémie
Plusieurs études cliniques ont documenté les effets hypolipidémiants de C. sinensis. Une méta-analyse de 16 essais randomisés contrôlés a révélé que Cordyceps réduit significativement le cholestérol total (moyenne -37,2 mg/dl), les triglycérides (-66,5 mg/dl) et le LDL-cholestérol (-31,1 mg/dl), tout en augmentant le HDL-cholestérol (+17,3 mg/dl). Ces effets sont attribués à l’inhibition de la synthèse hépatique du cholestérol et à l’amélioration du métabolisme lipidique.
Dysfonction sexuelle
Conformément à son usage traditionnel pour améliorer la fonction sexuelle et la fertilité, des études cliniques ont évalué C. sinensis dans la dysfonction érectile et les troubles de la libido. Une étude sur 189 hommes présentant une baisse de la libido a montré qu’une supplémentation de 40 jours améliorait significativement les scores de fonction sexuelle chez 64% des participants, comparé à 24% dans le groupe placebo.
Culture et substituts
Face à la raréfaction de C. sinensis sauvage et son coût prohibitif, des efforts considérables ont été déployés pour développer des méthodes de culture. Cependant, la culture du complexe naturel champignon-chenille s’est avérée extrêmement difficile en raison de la spécificité de l’interaction hôte-parasite et des exigences écologiques strictes.
Culture de mycélium en fermentation
La méthode la plus réussie commercialement consiste en la culture du mycélium de C. sinensis en fermentation liquide ou solide, sans l’hôte chenille. Bien que cette approche produise du mycélium fongique authentique, la composition chimique diffère significativement du champignon naturel. Le mycélium cultivé contient généralement des concentrations plus élevées de cordycépine mais des niveaux inférieurs de certains polysaccharides et métabolites secondaires présents dans le stroma naturel.
Espèces alternatives de Cordyceps
Cordyceps militaris, une espèce apparentée qui parasite les chrysalides de papillons et peut être cultivée plus facilement, est devenue un substitut populaire. Ce champignon contient des niveaux significativement plus élevés de cordycépine que C. sinensis et démontre des propriétés pharmacologiques similaires. D’autres espèces comme Paecilomyces hepiali et Hirsutella sinensis (le stade anamorphe de C. sinensis) sont également cultivées commercialement.
La validité de ces substituts reste débattue. Bien qu’ils partagent certains composants bioactifs, la composition globale et l’efficacité thérapeutique peuvent différer du champignon naturel traditionnel.
Enjeux écologiques et durabilité
La popularité croissante de Cordyceps sinensis a créé une crise écologique et socio-économique sur le plateau tibétain. La récolte intensive, qui constitue une source de revenus majeure pour les communautés tibétaines (représentant jusqu’à 40-80% du revenu annuel dans certaines régions), menace la durabilité de l’espèce.
Des études écologiques documentent un déclin significatif des populations sauvages depuis les années 1990. Les facteurs contributifs incluent la surexploitation, le piétinement des prairies alpines pendant la récolte, le changement climatique qui affecte les populations d’insectes hôtes et l’écologie fongique, et la dégradation générale des écosystèmes alpins.
Le commerce lucratif a également engendré des tensions sociales, des conflits territoriaux entre communautés et une « ruée vers l’or » qui perturbe les modes de vie traditionnels. Des cas de violence et de décès liés aux disputes sur les zones de récolte ont été rapportés.
Des initiatives de gestion durable et de conservation sont urgentes. Certaines régions ont établi des quotas de récolte, des périodes de récolte réglementées et des systèmes de permis. Cependant, l’application reste difficile dans les vastes zones reculées du plateau tibétain. Le développement de méthodes de culture efficaces et l’acceptation de substituts validés scientifiquement représentent des approches complémentaires pour réduire la pression sur les populations sauvages.
Sécurité et effets indésirables
Cordyceps sinensis est généralement considéré comme sûr aux doses thérapeutiques traditionnelles (3-9 g par jour du champignon entier). Les effets indésirables rapportés sont rares et généralement légers, incluant des troubles gastro-intestinaux (nausées, diarrhée, bouche sèche) chez environ 5% des utilisateurs.
Des études de toxicité aiguë et chronique chez l’animal n’ont révélé aucune toxicité significative à des doses allant jusqu’à 80 g/kg, largement supérieures aux doses thérapeutiques humaines. Aucun effet mutagène, génotoxique ou cancérigène n’a été identifié dans les tests standards.
Cependant, quelques précautions méritent attention. Des cas isolés d’intoxication au plomb et autres métaux lourds ont été rapportés, attribués à la contamination environnementale des champignons récoltés dans des zones polluées. La vérification de la pureté et l’absence de contaminants est donc essentielle.
En raison de ses effets immunomodulateurs, des interactions théoriques avec les immunosuppresseurs (utilisés après transplantation) et les immunostimulants existent, bien que les données cliniques suggèrent que ces interactions peuvent être bénéfiques lorsque soigneusement gérées. Les patients sous immunosuppression devraient consulter leur médecin avant d’utiliser Cordyceps.
La sécurité pendant la grossesse et l’allaitement n’a pas été établie de manière rigoureuse, bien que l’usage traditionnel suggère une relative innocuité. Par prudence, l’évitement est généralement recommandé en l’absence de données suffisantes.
Perspectives et défis
La recherche sur Cordyceps sinensis illustre le potentiel et les défis de l’intégration des médecines traditionnelles dans le paradigme scientifique contemporain. Plusieurs axes de développement méritent attention :
Standardisation et contrôle qualité : L’hétérogénéité marquée des préparations commerciales, variant considérablement en composition chimique et activité biologique, nécessite le développement de standards de qualité rigoureux et de méthodes analytiques validées pour l’authentification et la quantification des constituants bioactifs.
Essais cliniques rigoureux : Bien que les données précliniques soient prometteuses, des essais cliniques multicentriques, randomisés, contrôlés par placebo, avec des méthodologies robustes sont nécessaires pour établir définitivement l’efficacité de C. sinensis dans des indications spécifiques et pour déterminer les posologies optimales.
Élucidation des mécanismes : Une compréhension plus approfondie des mécanismes moléculaires d’action, incluant l’identification des composants responsables d’effets spécifiques et les interactions synergiques entre constituants, permettra le développement rationnel de thérapeutiques optimisées.
Biotechnologie et culture : Le perfectionnement des techniques de culture, potentiellement incluant des approches de biologie synthétique pour produire des métabolites spécifiques, pourrait offrir des alternatives durables au champignon sauvage tout en préservant l’efficacité thérapeutique.
Conservation écologique : Des stratégies intégrées combinant gestion durable des récoltes, restauration d’habitat, développement économique alternatif pour les communautés dépendantes et recherche écologique sont essentielles pour la préservation à long terme de cette espèce remarquable.
Conclusion
Cordyceps sinensis représente un exemple fascinant de la complexité biologique et du potentiel thérapeutique des organismes naturels. Son cycle de vie unique, sa composition chimique riche et ses propriétés pharmacologiques multiples validées scientifiquement confirment la sagesse de son usage traditionnel millénaire pour renforcer la vitalité, améliorer la fonction immunitaire et traiter diverses affections chroniques.
Les données scientifiques contemporaines soutiennent particulièrement ses effets immunomodulateurs, néphroprotecteurs, hépatoprotecteurs, antitumoraux et améliorant la fonction respiratoire. Ces propriétés ouvrent des perspectives prometteuses pour le développement de thérapies complémentaires dans l’insuffisance rénale chronique, les transplantations d’organes, les maladies respiratoires chroniques et potentiellement l’oncologie.
Cependant, la durabilité écologique de C. sinensis reste préoccupante. L’équilibre entre préservation de cette ressource naturelle précieuse et satisfaction de la demande croissante représente un défi majeur nécessitant une approche multidimensionnelle intégrant science, conservation, développement économique durable et respect des connaissances traditionnelles.
La poursuite des recherches, combinant pharmacologie moderne, biotechnologie, écologie et ethnomédecine, permettra de réaliser pleinement le potentiel thérapeutique de ce champignon extraordinaire tout en assurant sa pérennité pour les générations futures.
Références
- Shrestha UB, Bawa KS. Impact of climate change on potential distribution of Chinese caterpillar fungus (Ophiocordyceps sinensis) in Nepal Himalaya. PLoS One. 2014;9(9):e106405.
- Holliday JC, Cleaver MP. Medicinal value of the caterpillar fungi species of the genus Cordyceps (Fr.) Link (Ascomycetes). A review. International Journal of Medicinal Mushrooms. 2008;10(3):219-234.
- Zhou X, Gong Z, Su Y, Lin J, Tang K. Cordyceps fungi: natural products, pharmacological functions and developmental products. Journal of Pharmacy and Pharmacology. 2009;61(3):279-291.
- Paterson RRM. Cordyceps: a traditional Chinese medicine and another fungal therapeutic biofactory? Phytochemistry. 2008;69(7):1469-1495.
- Li SP, Yang FQ, Tsim KW. Quality control of Cordyceps sinensis, a valued traditional Chinese medicine. Journal of Pharmaceutical and Biomedical Analysis. 2006;41(5):1571-1584.
- Liu Y, Wang J, Wang W, Zhang H, Zhang X, Han C. The chemical constituents and pharmacological actions of Cordyceps sinensis. Evidence-Based Complementary and Alternative Medicine. 2015;2015:575063.
- Ng TB, Wang HX. Pharmacological actions of Cordyceps, a prized folk medicine. Journal of Pharmacy and Pharmacology. 2005;57(12):1509-1519.
- Chen PX, Wang S, Nie S, Marcone M. Properties of Cordyceps sinensis: a review. Journal of Functional Foods. 2013;5(2):550-569.
- Manabe N, Sugimoto M, Azuma Y, et al. Effects of the mycelial extract of cultured Cordyceps sinensis on in vivo hepatic energy metabolism in the mouse. Japanese Journal of Pharmacology. 1996;70(1):85-88.
- Zhao CS, Yin WT, Wang JY, et al. CordyMax Cs-4 improves glucose metabolism and increases insulin sensitivity in normal rats. Journal of Alternative and Complementary Medicine. 2002;8(3):309-314.
- Koh JH, Kim KM, Kim JM, Song JC, Suh HJ. Antifatigue and antistress effect of the hot-water fraction from mycelia of Cordyceps sinensis. Biological and Pharmaceutical Bulletin. 2003;26(5):691-694.
- Zhu JS, Halpern GM, Jones K. The scientific rediscovery of an ancient Chinese herbal medicine: Cordyceps sinensis. Journal of Alternative and Complementary Medicine. 1998;4(3):289-303.
- Jordan JL, Sullivan AM, Lee TD. Immune activation by a sterile aqueous extract of Cordyceps sinensis: mechanism of action. Immunopharmacology and Immunotoxicology. 2008;30(1):53-70.
- Won SY, Park EH. Anti-inflammatory and related pharmacological activities of cultured mycelia and fruiting bodies of Cordyceps militaris. Journal of Ethnopharmacology. 2005;96(3):555-561.
- Zhang J, Yu Y, Zhang Z, Ding Y, Dai X, Li Y. Effect of polysaccharide from cultured Cordyceps sinensis on immune function and anti-oxidation activity of mice exposed to 60Co. International Immunopharmacology. 2011;11(12):2251-2257.
- Nakamura K, Shinozuka K, Yoshikawa N. Anticancer and antimetastatic effects of cordycepin, an active component of Cordyceps sinensis. Journal of Pharmacological Sciences. 2015;127(1):53-56.
- Tuli HS, Sharma AK, Sandhu SS, Kashyap D. Cordycepin: a bioactive metabolite with therapeutic potential. Life Sciences. 2013;93(23):863-869.
- Guo P, Kai Q, Gao J, Lian ZQ, Wu CM, Wu CA, Zhu HB. Cordycepin prevents hyperlipidemia in hamsters fed a high-fat diet via activation of AMP-activated protein kinase. Journal of Pharmacological Sciences. 2010;113(4):